La Lettre Féret — 8 avril 2026

La vie tumultueuse des châteaux du Bordelais : de la fin de la guerre de 1914 jusqu’au superbe millésime 1937

La vie tumultueuse des châteaux du Bordelais : de la fin de la guerre de 1914 jusqu’au superbe millésime 1937

La crise actuelle frappe même les crus classés, alors que tous les professionnels les pensaient hors d’atteinte. Cette vision d’un univers des grands châteaux  où tout va toujours bien et où les prix suivent constamment une pente ascendante est très éloignée de la réalité. Il y eut des périodes très difficiles, au point que certains vignobles de crus classés furent entièrement arrachés.

 Les grands crus viennent de vivre une période de grande prospérité, comme il y en eut sous le Second Empire, par exemple. À l’époque impériale furent édifiées la plupart des magnifiques demeures qui embellissent le Médoc, comme ont été construits à l’époque actuelle des chais, véritables œuvres d’art réalisées par les plus grands architectes contemporains. Entre ces deux ères de splendeur s’étendit une période d’un siècle environ durant laquelle les grands crus, et plus encore les viticulteurs plus modestes, furent confrontés à des difficultés continuelles.

 

Gravure du Château Cap de Mourlin présentée dans la IXe édition de Bordeaux et ses Vins, 1922

Nous ne traiterons pas de la période qui suit la guerre de 1870, car la crise qui sévissait à ce moment-là était due à des problèmes essentiellement sanitaires : l’invasion du vignoble, vers 1875, par un puceron — le phylloxéra — qui dévorait les racines de nos vignes françaises ; puis, vers 1882, l’arrivée d’un champignon microscopique qui détruisait les récoltes, le mildiou, en provenance des États-Unis. Nous commencerons notre histoire, après l’armistice de la Première Guerre mondiale, une fois tous ces problèmes sanitaires réglés. Dans l’épisode d’aujourd’hui, nous parcourrons la période allant de l’armistice jusqu’à la superbe récolte 1937.

Les drapeaux claquent au vent en ce 11 novembre 1918 : la fin de la guerre est enfin signée, nous avons remporté la victoire ! C’est l’euphorie et les cours du vin s’envolent mais cela ne durera pas bien longtemps. Il est vite apparu très clair que beaucoup des anciennes destinations commerciales des vins de Bordeaux ne fonctionnaient plus. En Russie, le régime tsariste s’était effondré et le pays était aux mains des communistes ; l’empire austro-hongrois, gros client, était démembré et l’Allemagne vaincue n’achetait plus de vin. Le marché américain s’était fermé, soumis à la Prohibition ! Entre 1921 et1925, les cours des vins restèrent très faibles. Les propriétés étaient donc très peu rentables, quand elles n’étaient pas tout simplement déficitaires. Elles n’attiraient pas les acheteurs, ce qui permit aux frères Miailhe de négocier, en 1925, l’achat d’un Second Cru Classé de Pauillac, le Château Pichon-Lalande avec des facilités de trésorerie exorbitantes : le paiement fut étalé sur cinq ans !

La reprise des affaires se manifesta grâce à la très belle et abondante récolte 1924, puis se perpétua jusqu’à la fin des années 1920. Les somptueux millésimes 1928 et 1929 clôturèrent la décennie de la meilleure manière possible. Cela permit à l’ensemble des vins de Bordeaux, comme aux Crus Classés, de rétablir leur trésorerie ; mais déjà, dès les dernières semaines de l’année 1929, les mauvaises nouvelles économiques en provenance des États-Unis jetaient un froid sur les affaires.

Dans le même temps, les châteaux avaient beaucoup de mal à se faire payer par un négoce dont la situation financière n’était pas bonne. Tout ceci était de fort mauvaise augure pour la suite.

Aux exceptionnels vins de 1928 et 1929 succédèrent trois millésimes de qualité exécrable : 1930, 1931 et 1932. L’année 1930 fut tellement pluvieuse que le mildiou s’en donna à cœur joie, attaquant les grappes quand il ne les détruisait pas totalement. La réputation du millésime était compromise. La météo fut tout aussi pluvieuse en 1931 avec les mêmes conséquences sur le vin. Le courtier Lawton constatait effondré : « C’est un coup désastreux pour la réputation de nos vins de voir, vendre avec des noms illustres, pareille marchandise ». Le millésime 1932 « ne permit pas en raison de sa grande médiocrité de redresser la situation », note Pijassou.

Ces trois récoltes collationnaient tous les défauts : faible couleur, manque de concentration, verdeur, faible degré alcoolique et, pour couronner le tout, de nombreuses déviations de goût dues au mildiou et à la pourriture. Tout était réuni pour provoquer un effondrement des cours :à la qualité pathétique des vins s’ajoutait une situation économique tout aussi misérable, nous étions en pleine « crise de 1929 ». La plupart des1930 furent soldés, quel que fût le classement du château, à 2 000 francs le tonneau, c’est-à-dire au cours des vins ordinaires. Les deux millésimes suivants ne furent pas mieux vendus. La récolte 1933, pourtant de qualité convenable, n’eut aucun effet d’entraînement sur les prix de vente des vins.

Le millésime 1934 interrompit cette médiocre série : la vendange fut abondante et donna de fort jolis vins d’excellente qualité, mais c’était sans espoir : la situation économique était trop dégradée pour que la qualité de la récolte suffise à provoquer une embellie des cours. Cela aurait peut-être pu être le cas si des pays traditionnellement parmi les meilleurs clients des vins de Bordeaux, comme la Grande-Bretagne ou les pays nordiques, n’avaient pas érigé des barrières douanières pour essayer de conjurer la crise.

Il n’y eut point de campagne primeur. Le courtier Lawton fit quelques très rares affaires mais à des prix tellement dérisoires qu’il indique dans ses carnets avoir choisi de n’en jamais parler. Ce marasme se propagea aussi aux cotations des vins vendus précédemment dans de bonnes conditions, comme le fabuleux millésime 1929 dont les cours en « vin fini » chutèrent très en dessous des prix de sortie primeur. La réalité du marché était la suivante : que le vin fût classé ou non, les prix étaient très faibles et proches de ceux des vins courants. La hiérarchie traditionnelle n’avait plus guère de sens. Seuls les premiers crus réussirent à écouler leurs vins de 1934à des prix convenables.

Les millésimes 1935 et 1936 furent de tout petits millésimes mais aimables contrairement à la funeste trilogie du début des années 1930. Ils furent enlevés à des prix très faibles.

 

Enfin arriva un superbe millésime : le 1937, incontestablement le meilleur des années 1930. Nous l’évoquerons dans la lettre prochaine.

 

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